Et de cette très longue nuit…

Je ne sais pas réparer un moteur. Je ne sais pas cuisiner. Parfois, j’hésite sur le subjonctif d’un verbe irrégulier. Je sais qu’en bon français, on ne démarre pas une phrase par une conjonction de coordination, mais quelle tentation! Je ne sais plus comment on honore une équation à deux inconnues. Il faut se rendre à l’évidence: je n’aurais fait preuve d’aucune patience avec les élèves, lorsque je voulais être professeur des écoles ; avec les pécheurs, lorsque je voulais être curé de campagne. Je n’ai jamais non plus rêvé d’être pilote. Je grimpais dans les arbres et j’étais heureux. Sur le terrain de football, j’observais les oiseaux et tout le monde criait mon nom, qui ressemblait soudain à un nom d’oiseau. On ne me choisissait jamais dans les équipes au cours de gym, mais je me suis trouvé un sport depuis: je cours. J’ai maigri, j’ai coupé mes cheveux, la ville m’a endurci, la vie m’a confié quelques rides que je dissimule derrière un visage mal rasé. La retouche n’est pas l’apanage des logiciels.

Quand les assiettes ressemblent à des tableaux de Monet, peuplées de légumes qui, enfant, me faisaient pleurer, je les accompagne de vin rouge, qui apaisera mes pensées. Je ne connais pas la bière. J’ai toujours trouvé ses nuances grossières, à tort probablement. Pourtant ma grand-mère était cabaretière. Elle s’appelait Virginie. Elle avait des yeux bleus. J’ai passé mes jeunes années à trouver que les ivrognes ont un grand coeur quand ils se rassemblent. Seuls, ils trébuchent. J’en ai vu raconter des marmelades, pleurer du genièvre, lire des polars, raconter des polars ; certains oubliaient que pour uriner, il fallait se lever et se déplacer, mais il faisait souvent froid dans la cour. Les bières valaient vingt francs. Il y avait une pièce pour cela – je crois qu’elle était dorée -, avec un rameau côté pile, le visage du Roi Baudouin côté face. Mamy notait toutes les boissons sur des feuilles de papier, ne faisait pas crédit et ne travaillait pas pour les impôts, mais se disait socialiste et catholique, ce qui n’était pas incompatible. Ni Dieu, ni foule, je suis un solitaire – sans quoi, le couple ne tient pas -. Son café a été vendu par étage. La maison a été transformée et le bar a traversé l’Atlantique. Le mobilier devait servir à l’ouverture d’une taverne non loin de Los Angeles, mais je n’ai pas pris de nouvelles de l’entrepreneur depuis le printemps 2013. Il m’avait promis d’en donner.

Le parrain de mon grand-père s’appelait Gustave-Lambert Brahy. En 1939, il a publié « En touriste aux États-Unis » et ce livre a parcouru 8.900 km, dans ma valise, aux côtés de mes photos d’enfance. Il a adoré San Francisco. Il a pris le train Pullman. Il était astrologue, aimait beaucoup les femmes, qui aimaient beaucoup Gustave-Lambert ; sa fortune a fait le bonheur d’une femme plus jeune que lui, le reste fut confié aux animaux en détresse. J’aurais sans doute beaucoup aimé Gustave-Lambert, moi aussi.

Gustave-Lambert Brahy

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