Jusqu’à la prochaine pluie

J’ai rêvé de Saint-Idesbald, comme d’autres d’îles désertes et de bains de champagne. Peut-être étais-je à Coney Island. Ou alors à Brighton.

Il y avait du vent. La pluie donnait au tableau une certaine… tenue.

Je crois que j’écoutais «I would like to think» de Nils Frahm. Qu’un garçon et son chien se sont assis, debout, à côté de moi et qu’on a regardé la mer. Et qu’il m’a demandé l’heure, c’est machinal. Et que les aiguilles tournaient à l’envers.

Nous avons longuement interrogé le silence. Lui, moi, son berger allemand probablement aussi.

Il a dit que rien n’est jamais si grave qu’on le pense. Cette phrase sortait de nulle part, je n’avais même pas écrit une seule ligne dans la conversation. Le chien, qui comprenait très bien où nous voulions en venir, a murmuré quelque chose de gai.

Je lui ai dit que «tout irait bien, sans doute, mais là, pas trop». Il ne m’a pas cru, je l’ai bien vu. On a redouté le pire ensemble et je lui ai fait écouter «It was really, really grey», il ne connaissait pas encore Frahm et m’a demandé s’il était allemand. Le chien a tendu l’oreille, ravi, puis il s’est couché sur le pont de bois, museau entre les pattes, a regardé le tourbillon des mouettes, la pluie ne lui faisait pas vraiment peur, lui non plus, tandis que des cloches annonçaient la pénombre, déjà, novembre, bon sang, il n’était même pas dix-sept heures.

Nous avons repris le cours de nos palabres de silence. Au moment où j’ai cherché à savoir s’il avait besoin lui aussi de s’allonger contre un corps chaud, les mots sont restés vains, il a pris congé, je crois qu’il espérait que je l’invite à boire «un verre». Peut-être du vin, exquis qu’il devait être sous son épais manteau, je voyais déjà «Domaine de Chevalier» sur la bouteille, vide, je l’imaginais plus légèrement vêtu, soudain, la tête la première sur mon épaule, échoué, pauvre hère, arraché à tout ce qui comptait jusqu’à ce jour pour lui, rien que moi désormais et son chien songeant à d’immenses prairies et des étendues de blé, sur le sol, béat.

Je n’ai rien entrepris, mais il m’a laissé sa carte. Le chien l’a suivi. Une jolie carte avec une fonte noire brillante, un numéro de téléphone mais pas d’adresse e-mail. Au verso, son chien et lui, face à la mer, sans doute un autre jour, peut-être en mars, le mois des séries. Je serai ici en mars. Je serai ici à chaque fois que j’aurai besoin de voir la mer.

Quatorze minutes plus tard, je me suis allongé sur le divan. Le feu crépitait dans la cheminée de la suite 101. Seul, finalement. Ils avaient préparé du thé. Des cookies au beurre. Un petit pot de miel, avec des abeilles dessinées comme à la craie. Et un journal de la veille. Un petit mot aussi : «Feel better!». «Feel» était écrit en bleu, «better» en rouge.

Nous étions impavides, ma peine et moi. Tout était rangé comme je l’avais rêvé. Je pouvais m’assoupir, paisiblement, comme on est paisible un dimanche, c’est-à-dire un écolier à l’aube d’une nouvelle page du calendrier romain.

Je pourrais m’assoupir. M’assoupir et retrouver ma réalité. Jusqu’à la prochaine pluie.

«Sans doute les larmes font-elles du bien parfois ;
sans doute rafraîchissent-elles l’atmosphère comme le fait la pluie.»
Bram Stoker

Illustration: Vincent Soyez

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *