L’enfer du décor (les autres jours)

Quelques impressions, deux ans plus tard, en ordre dispersé et en toute subjectivité, sur le «grand voyage».

«Comment c’est la vie, en Californie?» Je devrais avoir, je crois, des anecdotes à remplir des cahiers et des conversations. J’en ai quelques-unes, c’est vrai. C’est ce que l’on attend de vous quand vous vivez à 8.900 km de là où vous avez grandi.

Je me souviens de l’aéroport, de ce jour de 2013, à Bruxelles. Du suivant à Francfort. Je me suis demandé si j’avais bien fait. Si nous avions vraiment décidé. Il ne restait plus rien ou pas grand-chose de notre vie. Tout avait été vendu, à prix cassé, dans des brocantes (on n’imagine pas le poids émotionnel de cette phrase!). Il reste des caisses de documents, mais au fond trois fois rien.

La première année, le doute. Cette question constante qui consiste à se demander pourquoi on est là, pour qui on est là, ce qu’on cherche ou ce qu’on perd. La tentation de rentrer est partout, à tous les coins de rue.

La seconde année, l’éloignement du doute. On a connu les saisons déjà. On a rencontré quelques personnes. On a créé un univers qui n’est plus celui d’avant, qui n’est pas encore celui de demain. La tentation de rentrer est plus vague, elle ne surgit qu’à des dates précises.

On me demande si «je suis heureux». Je regarde les autres expatriés pour me situer. Ceux qui sont souvent «sortis de leur zone de confort», dans le sens le plus noble du terme. J’en admire plusieurs. D’autres m’épuisent (cette phrase, l’air de rien, n’est pas simple à écrire, car elle indique qu’on assume des sentiments comme le mépris ou l’indifférence vis-à-vis d’êtres humains dont nous ne savons à peu près rien des combats et des parcours!).

Il y a ceux qui ont eu le courage des oiseaux, migrateurs, qui ont suivi une étoile ou un but, qui sont persuadés d’avoir un destin (car certains, je crois, ont une vie, d’autres un destin) et surtout rien à perdre. Leur volonté a fait surgir des dollars. Et peu importe s’ils ont trouvé leur île, personne n’est venu leur reprocher quoi que ce soit ici, surtout pas d’avoir essayé. Ils ont peut-être échoué, mais ont compris que tomber c’est apprendre à se relever. L’Amérique est une formidable école pour mesurer la vivacité de l’instinct de survie.

Il y a ceux qui ont été appelés – ou ont tout fait pour l’être – par l’une ou l’autre entreprise promise. On connaît leur nom, elles dirigent le monde depuis la Vallée. Obsédés que certains sont par leurs «$125k annuels, au moins». Qu’auraient-ils gagné en Belgique? 3.000 euros et une voiture de société? Ils participent à ce qu’on appelle ici la «gentrification» de la ville de San Francisco, c’est-à-dire l’installation progressive d’une nouvelle bourgeoisie qui fait flamber l’immobilier. Son pouvoir d’achat est phénoménal. Elle nettoie la ville. La rend plus «présentable». Ces dernières années, une certaine jeunesse a investi les anciens quartiers hippies: fibre optique, restaurants végétariens, la nudité est désormais interdite. Il existe un «gap» entre ceux qui préparent le café et ceux qui le consomment, un fossé entre ceux qui servent et ceux qui dirigent. Il est plus palpable qu’en Belgique. Il est très effrayant – même pour un «petit indépendant» (expression bien belge, où tout se doit être petit et discret) comme moi, qui n’ai jamais chanté l’Internationale.

Et puis il y a les apôtres bioniques – et qu’ils me fatiguent avec leur nouveau testament cousu de «révolutions», «disruptions» et autres «mondes d’avant»! J’exècre leur volonté de vouloir faire de la planète «a better place». En vérité, je m’en méfie. C’est sans doute pour cela que je me suis remis à la photo en noir et blanc.

Je ne me représente pas encore très bien dans ce tableau que je décris. Peut-être n’ai-je pas trouvé de domicile fixe? Peut-être ma place est-elle ailleurs, pas loin, plus loin? J’ai transporté, inconscient qu’il faut être, mes activités de free-lance au petit bonheur la chance. Avec la chute de l’euro, j’ai certains jours été gagné par une angoissante crainte du lendemain. Être «self-employed» ici, on n’imagine pas! Des regrets? Certainement pas. C’est trop facile.

Ma vie est à peu près la même qu’avant, sauf que je me suis adapté au décor – et que ce décor a un prix. Vous dormez quand je travaille. Je dors quand vous vous prenez votre première pause. Je mange plus tôt qu’avant. Je me suis créé une routine, qui inclut une heure de sport par jour. Je ne suis ni heureux ni malheureux, je suis juste un point déplacé sur la mappemonde. Mes vêtements ont changé. Mes habitudes alimentaires aussi.

J’en viens souvent à me demander ce que je fais ici et j’élabore des projets – multiples – de déménagement «partout ailleurs, mais pas dans le brouillard», fasciné toujours plus par la diversité des décors de cet État que j’ai rêvé un jour sur la carte du monde et qui m’a accueilli sans vraiment broncher. Et Sonoma, Napa, Santa Barbara, Santa Cruz, Monterey, Calistoga, San Diego.

Certains jours, certaines (personnes ou) choses me manquent. Qui sont de l’ordre d’un paragraphe sans les vocables «apps», «sup» ou «awesome». Qui sont de l’ordre d’une conversation infestée de silences ou d’accents graves.

Accent grave, venons-y! Recul aidant, je crois que vivre à San Francisco, c’est acheter sa place sur une carte postale, sans en connaître l’envers/l’enfer du décor. Je précise qu’il est injuste de reprocher à certains de venir chercher l’or ou le pétrole là où ils se trouve.  Mais voilà. On sort de chez soi ; à 50 mètres, on croise de pauvres gars qui dorment dans la rue, des psychotiques qui promènent des poupées dans un landau (sous des panneaux indiquant la construction prochaine d’un complexe immobilier de luxe). Pardi, on a failli marcher sur une déjection qui est trop volumineuse pour être celle d’un chien. On fait comme si tout ça n’existait pas, on ferme les yeux, on passe à la playlist suivante. Il n’y a pas d’application contre ça.

Je suis venu chercher l’illusion que tout serait plus parfait que dans ma vie d’avant et qu’il suffirait de déménager pour effacer l’ardoise. Comme j’ai été naïf! Pas plus tard qu’hier, je regardais une photo de mon ancien quartier d’Uccle, sous un ciel bleu. Et j’ai eu l’impression qu’en Belgique, nous étions sans doute très heureux. Les hommes sont ainsi, ils sont nés pour construire, séduire, détruire, recommencer, laisser une trace et conquérir d’autres territoires (ou d’autres couches), avant de disparaître dans l’indifférence (on en revient à ceux qui ont un destin et échappent en partie à ce résumé).

On me demande régulièrement si je compte revenir. J’avoue avoir donné mille et une réponses évasives ou définitives, sans avoir à ce stade trouvé ce qu’il convient de conclure à ce qui relève d’une… circonstance. Comme mon départ.

Il faudra prendre une décision, demain, l’an prochain. Je n’ai jamais été aussi perdu et quelque part ravi de cette déperdition. Elle m’a permis de me remettre à la photo, à l’écrit, de beaucoup lire, de beaucoup écouter, de comparer deux mondes si différents. Bref, de grandir. De vieillir. Avec une certaine sérénité. Ne pas chercher à savoir me permet d’avancer, à pas feutrés. En répondant oui et non avec la même conviction d’un jour à l’autre. D’être tout et son contraire. De me mettre à la recherche de ce que Jung situait au centre du mandala. Et qui, je l’espère, car c’est ce que je poursuis, constitue l’oeuvre d’une vie.

Comme j’ai désiré cette ville. Comme elle me donne encore le vertige. Comme elle ne m’a jamais semblé aussi inaccessible aujourd’hui. Et comme la tentation n’a jamais été aussi forte de gagner des terres moins occupées. C’est grand, l’Amérique, j’ai trouvé des millions d’endroits où me perdre, me trouver, me cacher. Je suis à deux avions du pays, je cherche encore une place de parking, je tourne, je tourne, je n’ai pas renoncé. Et m’avoue chaque jour qui passe de plus en plus passionné par cette question sans réponse posée par Pascal Sevran dans l’un de ses carnets, au siècle dernier (c’est-à-dire hier): «Quelle heure est-il dans ma vie?»

11 thoughts on “L’enfer du décor (les autres jours)

  1. J’ai eu à passer par ce genre de sentiments, d’appréhension, d’acceptation en venant vivre aux Philippines il y trois ans maintenant. Mais n’est-ce pas l’expérience de nombreux expatriés?

    Je dois avouer que le jour oú j’ai du – comme pour toi – me séparer d’objets, livres et autres dans des brocantes, ou chez des bouquinistes, cela m’a touché plus que n’aurais pu y penser. Je songe que c’est cette soudaine réalité que l’on est réellement sur le départ, que cette fois-ci il n’est plus question d’une idée ou d’un rêve, mais d’une réalité : « Demain on prend l’avion pour un ailleurs dont on ne sait que finalement, peu de choses ».

    Le lendemain, on se retrouve réellement dans cet avion, avec ces véritables billets. On mange ces lunch sur les tablettes du siège de devant, on se fait un film ou deux, on regarde par le hublot le sommet des nuages… et on se demande ce qu’on est en train de faire précisément.

    On arrive.

    Entre trépidation et doutes, on commence à s’installer, on découvre, on est choqué, intéressé… émerveillé, surpris… et puis ce doute qui revient de temps en temps nous titiller : « Mais qu’est-ce que je fais ici? »
    Les manques – car il y en a, – une qualité de vie différente, trés différente même… mais n’est-ce pas aussi pour cela que nous faisons le pari d’un ailleurs? Le désir enfantin d’être aventurier, partir loin de la Belgique, et ensuite le regard adulte qui nous fait redécouvrir, de ce nouvel ailleurs, le pays qui nous a vu naître. (quand je pense que je regarde TV5 Monde de temps en temps juste pour Télétourisme hehehe)

    Et puis, un petit retour au pays pour revoir sa famille, ses amis. Avec un regard déjà différent, on évalue, on pèse, est-ce mieux ici ou là-bas? On ne sait plus trop… et on repart vers notre nouveau lieu de vie. On est content d’avoir revu le Pays et les gens… mais finalement, on est pas si mal dans notre pays d’adoption. Et la vie reprend son cours… avec ce doute qui revient de temps en temps nous titiller : « Mais qu’est-ce que je fais ici? » 🙂

    Courage Cédric, et salutations de l’autre bout du monde,

    Joël (Davao City – Philippines)

  2. Beaucoup d’émotions et une part importante de nostalgie , ne trouvez-vous pas?
    Tout cela trahit une vision honnête de ce que Cédric vit et ressent au plus profond…
    Chamfort (Alain ,chanteur du XX ième siècle) ne fredonnait-il pas: « Souris,puisque c’est grave… »?
    A appliquer sans modération!

  3. Mr Godard

    Autant tu m’as énervé à la radio, autant là je suis ému…

    J’ai un mal fou à comprendre ces départs pour un monde de fou à la moralité plus triste que la nôtre…

    Mais c’est une question de goût…

  4. Vous avez si bien retranscrit ces émotions complexes .. Bravo et merci. Je fais l’aller retour entre Bruxelles et New York depuis plus de quinze ans et je n’arrête pas de comparer, d’analyser, d’évaluer.

  5. Quand je pense que je t’ai rencontré un jour dans mon bureau… Je ne savais pas qui j’allais recevoir, je t’ai vite reconnu, pendant ce temps ma radio fonctionnait et c’était PureFM comme à mon habitude… Avec le recul je sais que toi tu préparais ton départ vers les States et moi plus simplement je m’apprêtais à quitter Bxl… Agréable moment… Ta voix me manque mais j’admire ce que je considère comme une indéniable force que de se déraciner et se (re)construire à des milliers de kms de son « chez soi »…

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